Dans la jungle, de Adeline Dieudonné, par Thierry-Marie Delaunois
Dans la jungle, de Adeline Dieudonné, par Thierry-Marie Delaunois
"Elle se sentait désunie, elle aurait été incapable de déterminer depuis quand, quelques mois, quelques années, une partie de son esprit vivait en dehors d'elle-même, peinant chaque jour davantage à se concentrer sur des tâches simples. Au travail, ça allait encore, mais à la maison..." Affres existentielles et même davantage... Aurélie, épouse de Arnaud et mère de deux enfants en bas âge, Diego et Lily, n’en peut plus. Que s’est-il passé et se passe encore actuellement dans sa vie pour qu’elle en soit arrivée à errer et à évoluer dans un brouillard de vacuité ? Notamment ?
Un point de départ véritablement glaçant, une chronologie inversée (seize ans plus tôt...), une description au scalpel de l’emprise, l’impitoyable piège des apparences, l'impuissance de l’entourage à l’aider, une écriture à la fois drôle, acide et noire teintée de touches caustiques également habitée d’une ironie dramatique et féroce, "Dans la jungle" de Adeline Dieudonné, auteure multi-récompensée pour son premier roman "La Vraie vie", nous offre ici, sous une mécanique insidieuse et inéluctable, une dissection sans concession et quasi chirurgicale étalée sur quinze bonnes années des rouages de l’emprise psychologique et des violences domestiques au sein de la haute bourgeoisie belge. Thriller psychologique familial haletant bien que l’on connaisse la fin de l’histoire dès le début du récit, ce quatrième roman de Adeline Dieudonné confirme un véritable talent, indéniable, à créer une dramaturgie sans faille allant crescendo et ne laissant aucun temps mort au lecteur : nous passons sans pouvoir souffler d’un personnage à l’autre, des sentiments et ressentis de l’un à ceux de l’autre. Mais qu’en est-il exactement de l’histoire ?
Janvier 2021 : nous nous retrouvons chez un notaire qui va procéder à la déclaration de succession faisant suite à la tragique disparition en août 2020 de toute une famille. Arnaud, le père, désespéré et au bord de la folie, a tué ses enfants et son épouse avant de retourner l’arme, un vieux Lüger, contre lui. Motif ? Le besoin de pouvoir absolu, de vouloir sans cesse tout contrôler dans la vie des siens, ceux-ci lui échappant, principalement Aurélie, sa femme, pour son plus grand malheur. Parmi les présents chez le notaire : Judith, la mère d'Arnaud, et Suzanne, la mère de Aurélie. "Il y un acte à lire par personne décédée, c’est interminable. On va passer à celui de Lily. Judith en profite pour se faufiler dans la brèche : Et si on refuse ? Si on ne veut pas de cet héritage ?" La question que préfère éviter un notaire la plupart du temps...
Juin 2006 : Aurélie et Arnaud se rencontrent, c’est le début de leur histoire en forme de conte de fée pour Aurélie, qui se métamorphosera en décompte de faits. Le crescendo mentionné précédemment.
Après "La Vraie vie", "Kérosène" et "Reste", Adeline Dieudonné adopte pour la première fois avec "Dans la jungle" la troisième personne du singulier, quittant le "je" de ses trois premiers romans ceci sans réellement se détacher de ses personnages dont la psychologie se révèle souvent complexe. Aurélie, Arnaud, Suzanne, Judith et les autres, ils ont tous leur parcours d’être humain en quête. Du bonheur ? Du pouvoir ? Du profit ? "Dans la jungle" ? Une belle réussite dans le genre à découvrir séance tenante !
Nb : Adeline Dieudonné sera en dédicaces le 15 novembre dès 11h à la librairie Mot Passant, Bruxelles.