L'étincelle, texte inédit de Thierry-Marie Delaunois
L'étincelle, texte inédit de Thierry-Marie Delaunois
"La place était vide, enfin vide, pas comme... Mais que pensais-je? La confusion m'animait. Ce n'était pas le terme approprié. Libre! Voilà le mot qui m'échappait! Cette place dans le coin, que je guettais, était enfin libre. Je pouvais m'asseoir, reposer mon corps, mon esprit, mais je suis resté debout, figé, les yeux rivés au siège comme s'il représentait pour moi l'ultime étape.
La personne, petite et maigrichonne, qui l'occupait encore quelques secondes plus tôt, l'avait quitté, l'oeil hagard, les mains tremblantes. J'ai alors pensé: "Ah! Qui va à la chasse perd sa place!" Pourquoi? Je n'en savais rien. Une multitude de sentiments très diversifiés m'étreignait, un frisson me parcourait le dos, lent et insidieux, également une curieuse sensation à la limite du supportable. J'étais comme pétrifié et tout le monde me dévisageait d'une étrange manière. Il restait une place, une seule, et je ne m'étais pas précipité pour m'en emparer. Il planait là un mystère, et j'étais le seul à en détenir la clé. Confus, j'ai détourné le visage, cherchant à masquer mon trouble. Comme les yeux sont le miroir de l'âme, j'ai préféré fuir les regards scrutateurs des autres patients.
Cette salle d'attente au décor austère, inquiétant même, ce néon qui diffusait une ardente lumière, ce tableau signé Picasso accroché au mur d'en face, qu'il semblait avoir peint à mon intention, tout cela m'agressait à tel point que j'ai eu envie de m'évader, mais non: je ne pouvais quitter la pièce, mû par la pensée qu'il me fallait savoir. A tout prix. L'angoisse, je la vivais pleinement; chaque seconde valait une minute, mais je ne pouvais ni me dérober ni détaler comme le lapin face à son prédateur. Et ces gens, qui attendaient leur tour, éprouvaient-ils eux aussi pareille anxiété? Animé d'une curiosité inopportune, je l'avoue, j'ai tourné la tête vers eux.
D'un côté, trois petits vieux à mine blafarde, aux jours probablement comptés, installés côte à côte près de cette place libre qui semblait m'inviter à la pause...à quoi songeaient-ils? A des jours meilleurs loin du désordre quotidien, ou étaient-ils rongés par les soucis qui les avaient menés ici-même? Je n'avais pas la moitié de leur âge, je me sentais en phase avec eux.
De l'autre, un couple manifestement stressé, habillé élégamment, accompagné de son petit garçon au teint jaunâtre, et une femme seule enceinte jusqu'au yeux. Le visage prenait forme de coquille; un léger sourire planait sur ses lèvres. J'aurais soudain tout donné pour connaître ses pensées: une once de mystère semblait l'habiter, mêlée à une grâce contenue, réprimée même. Quel était son secret? J'aurais bien engagé la conversation mais quelque chose me retenait, d'indicible mais sensible. Nous étions sept et personne ne disait mot! Le silence régnait, pesant, à la limite de l'insoutenable, et cette atmosphère... Je me serais cru sur une île déserte par une nuit d'orage, l'âme possédée par une solitude sans nom, sans fin. Or, tout a une fin, n'est-ce pas? Dans le cas contraire, je ne me serais pas trouvé là dans l'attente d'un diagnostic, d'un verdict même!
Le désespoir s'était emparé de moi, de tout mon être, et l'immobilité des patients accentuait mon malaise. La vie m'avait joué un tour ignoble: devais-je y voir un signe? Que savais-je précisément de ma propre destinée? Tout paraissait figé et l'absence d'horloge me confortait dans l'hypothèse que mon temps était écoulé. Alors j'ai songé: si je partais? Si je quittais discrètement la salle? Non! Les personnes qui m'entouraient m'auraient suivi des yeux, peut-être même m'auraient-elles jugé? Donc, pas d'échappatoire! Faire face? La seule solution, et j'ai pensé au fait que ce qui ne nous détruit pas ne peut que nous renforcer. Extraire du positif du négatif, c'était sans doute cela le secret de cette jeune femme qui allait donner la vie. Ce petit être qui poussait en elle était sûrement à l'origine de ce précieux sourire qu'elle arborait. Qu'y avait-il de plus beau? De plus touchant? C'était un peu comme cette lueur qui envahit le ciel à l'aube d'une journée nouvelle. Le commencement, l'alpha.
Tout à coup, un mouvement. L'un des vieux s'appuya sur sa rugueuse canne, faisant sursauter son entourage, se redressa avec lenteur, l'air hautain. Pourquoi était-ce si long? Tout son être reflétait sa pensée: cela avait assez duré; il allait probablement abandonner la partie. D'un instant à l'autre. La patience est une vertu mais il y a des limites et les siennes semblaient atteintes. Les yeux fixés sur la sortie, il hésitait. Allait-il se rasseoir ou reviendrait-il un autre jour? Une seconde plus tard, une nouvelle place s'est libérée. Submergé par une émotion difficile à contenir, j'ai fermé les yeux. Je m'étais mis à la place de ce pauvre bougre dont on jouait avec l'existence. Je ne m'étais pas assis sur le siège qu'il venait de quitter, je l'avais tout simplement compris.
Cette porte allait-elle enfin s'ouvrir pour laisser entrer la personne suivante? Blanche, terne comme mon regard qui l'avait fixée, elle restait irrémédiablement close comme si nous avions tous été rejetés. Bannis! Inéluctable spleen... et j'ai songé à Baudelaire puis à Verlaine. Les sanglots longs des violons... Non, je ne me sentais pas bercé mais il s'agissait d'un état de langueur incommensurable. Tournant la tête, j'ai croisé le regard de la future maman mais rapidement je me suis dérobé, aveuglé par les étincelles dorées que ses prunelles semaient. Que me voulait-elle? M'emmener dans son univers? Son sourire s'est ensuite effacé, cédant la place à un rictus, inattendu, que j'ai saisi. Que signifiait-il? La fin, l'omega? Et cette porte... elle semblait me narguer. Le monde s'était-il ligué contre moi? Contre nous? Je me sentais tel l'albatros. Géant et maladroit. En fait... géant, j'étais loin de l'être. Insignifiant peut-être, tout petit face à l'adversité, j'attendais que cette porte s'ouvre, qu'elle me mène à la vérité quelle qu'elle soit. J'avais une chance sur mille de m'en sortir, mes globules blancs étaient devenus fous, incontrôlables, les jours heureux s'en étaient allés depuis quelques mois, dès lors, la détresse était ma compagne. Alors j'ai tourné la tête vers la jeune femme comme si je cherchais en elle mon salut.
Blonde, les yeux azur, elle m'a subitement adressé un sourire resplendissant comme un soleil d'été, déclenchant en moi une bouffée de chaleur. Elle m'avait lancé un rayon plus que bienfaisant, et je m'en imprégnais goulûment. Quel délice! Se redressant, elle s'est avancée avec une allure de princesse vers le centre de la pièce, immobilisée avant de nous considérer d'un regard chaleureux, compréhensif. Sa voix s'est alors élevée, claire et mélodieuse: "Bonsoir! Je m'appelle Laetitia! Il y a deux raisons à ma présence ici. La première, vous la devinez sans peine. Mon époux m'a mise enceinte bien qu'il soit sérieusement malade. La seconde, que vous ignorez bien sûr, c'est qu'en me transmettant sa semence, il m'a rendue... séropositive. Nous connaissions les risques mais nous désirions un enfant! Même si sa vie devait être courte, fort courte, nous ferons tout pour que chaque jour soit rempli d'allégresse. Je le mettrai au monde et ferai en sorte que chaque seconde soit riche à souhait. Capturez chaque minute qui passe! Elles sont toutes précieuses. La vie vaut la peine d'être vécue, quelle qu'en soit la durée. Battons-nous pour faire d'elle un hymne à la joie perpétuelle!"
Et Laetitia m'a soudain embrassé, s'accrochant à moi avec l'énergie... du désespoir? En quelque sorte. Quel choc ce fut! Pour moi, bien sûr, qui avais fait le vide autour de moi pour n'entraîner personne dans mon cauchemar.
Ma chère Hélène, ma belle Hélène, dans cette salle d'attente, j'ai vécu un instant d'une intensité mémorable. En une fraction de seconde, ma vision des choses a totalement changé. L'espoir a triomphé! Je me suis senti renaître. Je me retrouvais tout d'un coup au bout d'un long tunnel. Tout le poids des pensées négatives s'était dissipé, comme si une fuite s'était produite dans mon cerveau, faisant place à une étonnante sérénité nouvelle.
Sache que toutes les minutes vécues par après ont été parmi les plus belles, les plus lumineuses et, me sentant partir, je ne peux que te murmurer à l'oreille: "Ne planifie pas l'implanifiable, vis au présent, dans le présent, aime, donne même si tu as peu à offrir, et le soleil ne te quittera plus."
Ne te tracasse point, ce n'est qu'un au-revoir comme tu le sais.