Ce texte, une belle preuve! Tu es sensible, très humain, il n'y a aucun doute, aussi très cultivé. La culture! "La culture, c'est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre." Parole de Milan Kundera. Pas mal, n'est-ce pas, et de mémoire, s'il vous plaît! J'accepte cette définition qu'en donne cet auteur; le seul problème, c'est que plus on en a sous la capsule, plus on se la pète généralement! La grosse tête, facile de l'attraper, difficile de s'en défaire! Vive l'inculte: il ne fera jamais étalage de ses connaissances puisque ses rayons sont pratiquement vides. On dit que le ridicule ne tue point mais il peut malgré tout blessé, à nouveau une question de sensibilité.
J'ai enfin terminé le portrait du prétendu ange; me redressant, je scrute le ciel toujours aussi bleu. Quelle journée magnifique bien que je ne sois pas accompagnée! Je vous ferai grâce de la description de ce qui m'entoure, l'on sait tous ce qu'est un bord de mer baigné de soleil. Ne serait-ce pas l'heure pour un savoureux cappuccino? La tentation est forte bien que je n'aie pas terminé mon focus sur la joie de vivre. Cette joie n'est-elle en fait qu'un état second et temporaire de félicité brutale? C'est on ne peut plus lié à nos motivations profondes, à ce que nous nous sommes fixés comme but. Avoir un rêve et pouvoir l'accomplir n'est pourtant pas à la portée de tous, me semble-t-il, et j'aimerais vous citer Martin Luther King: "Tant qu'un homme n'a pas découvert ce pour quoi il serait prêt à mourir, il n'est pas à même de vivre." Isis la zombinette? J'éclate alors de rire tout en rejoignant la digue, le coeur un peu plus léger, lorsque sans le vouloir je touche la main d'une personne âgée, solitaire et très ridée, tressaillant toutes les deux sur le coup.
- Pardon, Madame, excusez-moi! J'étais...inattentive!
- De rien, Mademoiselle, ne vous en faites pas! C'est sans importance!
- Si, cela a de l'importance: c'est un minimum que je m'excuse!
- Non, au point où j'en suis...
Nous nous sondons; instinctivement, je m'empare de sa main gauche. Un fluide passe; je bondis intérieurement. La pauvre, c'est pour bientôt! Dans trois jours exactement. Le sait-elle? Dois-je la prévenir? C'est alors:
- J'aimerais tant rejoindre mon mari, il est plus que temps, m'annonce-t-elle, la voix enrouée.
- Ne vous tracassez pas, vous serez réunis sous peu!
- Je m'en doute. En attendant, c'est dur, limite insupportable!
- Ne comptez ni les jours ni les heures, cela ne peut que vous remuer davantage intérieurement. D'accord?
- Vous faites un bout de chemin avec moi, s'il vous plaît? Auriez-vous un peu de temps à me consacrer?
Si je m'attendais à pareille requête... Que faire? Partante ou pas, Isis de Saint-Cognac, pour une petite balade en compagnie d'une veuve proche de l'échéance? Pourquoi refuserais-je à cette dame ce qui serait probablement son ultime petit bonheur sur cette terre?
- Mieux! Prenons un verre à la terrasse de cette taverne toute proche. Une place se libère. D'accord?
- Vous êtes bien gentille! Que faites-vous de votre vie?
La grande question; je choisis aussitôt d'y répondre:
- Je travaille pour un magazine, je réalise des reportages photos, parcourant le monde depuis près de dix ans, recherchant l'insolite, l'étrange, l'extraordinaire.
- Non, ma question était: que faites-vous DE votre vie, pas dans la vie!
- Ah! Oh!
Nouveau choc. Quelle journée! Serais-je en plein voyage initiatique sans m'en rendre compte? Mais que me veut-on? Mon bonheur peut-être? Et si je ne souhaitais aucune aide? J'ai ma fierté.
- Allons-nous asseoir, Mademoiselle! Je vous sens déstabilisée ainsi que sur les nerfs. Il y a comme une surcharge en vous, que vous avez du mal à contrôler et...
- Je vais bien, merci! Le bonheur total, nickel, ça roule, ça boume, ça...
- D'accord mais installons-nous malgré tout!
C'est alors qu'à peine assise, j'éclate en sanglots, d'une manière inattendue, mon interlocutrice tournant par pudeur la tête dans une autre direction, visiblement peu surprise. Isis inexplicablement en pleurs, le corps parcouru de spasmes, les mains devant le visage, les cheveux en bataille... Que m'arrive-t-il? Ce n'est pas moi, ça!
Je tente à présent le tout pour le tout mais je n'arrive pas à me maîtriser, continuant à déverser des larmes de crocodile comme si je me vidais complètement. Bizarre: quelques minutes plus tôt, je me sentais comme prise dans un étau; à présent, l'étreinte s'est déserrée. Que va penser de moi cette veuve qui soixante-douze heures plus tard ne serait plus de ce monde?
Enfin je retrouve mon calme, hoquetant encore mais fort peu.
- Pardon...
- Pour?
- Ceci! Cette crise stupide. Idiote.
- Oubliez-la! Songez légèreté, sérénité, allégresse, vivacité, musique, danse, tempo...
- Tout ça? Dans quel but? Je ne vous suis pas.
- Pour rétablir en vous un certain équilibre. Le rythme, bouger, remuer, rien de tel!
- Vous me faites songer au texte d'un auteur que j'aime lire, auteur également musicien et mélomane.
- Parlez-moi de lui, de son oeuvre! Je m'intéresse beaucoup aux créatifs.
- Vraiment? Je ne sais par où commencer et, si je me lance, dans deux heures nous serons toujours là à...
- Le titre de cette oeuvre?
- "Alla Turca"!
- Joli! Accompagnons cela d'un cappuccino! Cela vous convient?
Un cappuccino! Comme par hasard! Une coincidence de plus? Laisse tomber, Isis, au point où tu en es...
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