7 roman thierrybis

7 roman thierrybis

 

Une première lecture pour cette saison:

Au fil d'Isis... & Les trois épreuves d'Isis

deux recueils de textes mêlant prose et poésie !

 

 

Une deuxième lecture:

Raconte-moi Mozart...

un cinquième roman se déroulant au coeur des Alpes-de-Haute-Provence !

 

 

Une troisième lecture:

Auprès de ma blonde

Le sixième roman, un suspense psychologique !

 

 

Une quatrième lecture: son dernier roman !

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Un roman dans l'air du temps!

 

Charme, Légèreté, Humour et Convivialité sont les mots-clés de ce site.

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Chaîne(s), une nouvelle de Thierry-Marie Delaunois

   C'est le coeur chamboulé et les nerfs à vif qu'il pénétra dans le cimetière. Oppressé, il l'était; ravagé, tout autant. Que de tombes fleuries...mais lui, les mains dans les poches, il n'apportait rien. Strictement rien! Sinistres, les lieux, tristes; quasi désert, le cimetière, mort était le terme approprié, celui qui lui vint subitement à l'esprit, mort comme son père dix jours plus tôt d'un foudroyant AVC à l'âge de cinquante ans, père à la fois admiré et détesté, voire haï pour sa dureté, son caractère intransigeant. Pourtant Sam était là. Prier sur sa tombe? Lui rendre hommage? Jamais, mais alors pourquoi était-il venu? Pour tenter de tourner la page? Difficile après ce qu'il avait vécu, même subi. Se libérer? Fils unique, Sam étouffait littéralement. Mais quelle emprise son député et banquier de père avait toujours exercé sur lui! Inconcevable! Si sa mère n'avait pas fichu le camp trois ans plus tôt sans laisser d'adresse, le jour de ses dix-huit ans...

  Les pieds de plomb, il atteignit la tombe familiale, occupé à se remémorer les dernières années, de bien pénibles années, l'enfer au quotidien. Les sentiments au rancart, la raison avant tout, brimades, critiques et humiliations au menu, le pauvre Sam souvent proche de la crise de nerfs. Pourtant il avait réussi à obtenir son Bac tant bien que mal, entamant par la suite des études de droit mais dans quel but en fait? Celui de pouvoir un jour contrer Gérard Rosier son père, homme influent, autoritaire, visiblement dépourvu de tout état d'âme?

  Ses yeux gris-vert  fixèrent l'austère tombe et l'épitaphe choisie par son grand-père paternel toujours en vie: Ci-gît un être droit et intègre, nous le regretterons tous. Le regretter? Il n'y avait que les affaires et le profit qui le motivaient, pourquoi le regretterait-il? Déprimé, le regard quasi éteint, Sam murmura d'un ton dur: Tu m'as écrasé, souvent humilié, papa, comment expliques-tu dans ce cas ma présence ici? Du sado-masochisme? Pas mon genre! Et puis...va te faire voir! lança-t-il soudain à mi-voix.

  C'est alors qu'il sentit un regard se poser sur lui tel un étau; un frisson aussitôt le parcourut; tournant la tête, il découvrit sur sa gauche à quelques mètres de lui une dame d'un âge respectable occupée à le dévisager avec incrédulité, qui vacilla sur ses jambes. Que se passait-il? Pourquoi le regardait-elle ainsi comme s'il était un fantôme? Brusquement, d'une voix éraillée, les yeux comme fous:

  - Non! Impossible! Samuel? Mon Samuel? Incroyable! Stupéfiant! Je te croyais mort...disparu depuis si longtemps et...tu es là? C'est pas possible! Mais...comment?

  - Pardon? On se connaît?

  Stupéfaction de Sam: comment cette vieille inconnue connaissait-elle son prénom...non! On l'avait baptisé Sam, pas Samuel, ce ne pouvait être qu'une coïncidence, cette bonne femme le confondait avec un autre, probablement un sosie ou une copie...comment disait-on? Conforme.

  - Mais bien sûr! Samuel Goldberg, mon Samuel, tu es vivant? Je n'en reviens pas et...70 ans après, tu n'as pas changé!

  - Arrêtez, s'il vous plaît! Vous me prenez pour un autre. Je m'appelle Sam, Sam Rosier, pas Samuel; je ne suis pas celui que vous évoquez et on est en 2014, pas en...

  Rapide calcul de Sam qui reprenait lentement ses esprits; fronçant les sourcils, il acheva:

  - ...pas en 1944!

  - C'est cela! Tu as été déporté en 44 pour...ne jamais revenir! éclata-t-elle, le visage défait, avant de reprendre: Samuel, tu ne me reconnais pas? On s'aimait tant, c'était si beau, si pur entre nous... Je suis Lotte Weismann née le 13 janvier 1926...pardon! Heftler à l'époque, c'était mon nom de jeune fille! Te souviens-tu de mon frère David? Il a été tué lorsqu'on a tenté de te faire évader du camp de Drancy. J'avais seize ans en 42, quand on s'est connus...

  - Mais arrêtez! Je ne suis pas votre Samuel! Vous me parlez de...44? Réfléchissez un peu, je ne peux pas être lui, on est en 2014, j'ai vingt ans et...

  La voyant s'avancer, Sam s'interrompit, lui faisant aussitôt face, prêt à l'affronter. Les yeux de Lotte lançaient des éclairs, trahissant son émotion, sa colère envers l'infortuné jeune homme. A quoi devait-il s'attendre?

  - Madame, s'il vous plaît, gardez votre calme, vous...

  - Tu as tout occulté? Oublié? La Shoah, cette extermination systématique par les Nazis de cinq à six millions de Juifs, notre peuple? Hitler, la SS, l'Office central de la sécurité du Reich appelé RSHA dirigé par Himmler?

  - Je...

  - Les déportations: 75 convois, en trois ans, partis notamment du camp de Drancy et la plupart à destination d'Auschwitz? Bon sang Samuel! Quelle horreur! C'est inacceptable!

  - Je vous répète que je m'appelle Sam Rosier; mon père se prénommait Gérard, ma mère Justine et...

  - Non, non, non! Mon Samuel, tu ne me reconnais pas? Voyons!

  - Stop, ça suffit!

  - Le convoi 71 du 13 avril 44, 1500 des nôtres à bord, tu en faisais partie, seulement 105 en sont revenus! Dans ce convoi, il y avait Simone Veil, Marceline Loridan-Ivens la réalisatrice, son père Szlama Rosenberg, Léa Feldblum, tu ne te souviens pas de Léa? Elle avait fait tant de raffut! Le Grand-rabbin Paul Haguenauer et son épouse Noémie étaient également du voyage puis...

  Les yeux brusquement rivés à la tombe du père de Sam, Lotte s'interrompit comme si elle prenait enfin conscience que quelque chose ne collait pas; bien que déstabilisé, le jeune botta en touche:

  - Ah! Moi, je suis né le 13 octobre 1993; mon père, enterré ici, vient de mourir d'un AVC. Ce n'est pas que je vais le regretter mais c'était malgré tout mon père, peut-être un tyran à sa manière mais...

  - Un tyran? J'en ai connu un fameux à l'origine de bien des drames, des tragédies! Déportations en masse...tant de désespoir, de souffrances, de mal, de...chaînes! En emmenant Samuel, c'est comme s'ils avaient aussi fait de moi leur prisonnière...mais pourquoi?

  Les larmes avaient envahi le visage parsemé de rides de Lotte; Sam commençait à présent à comprendre la vieille, à la cerner quand:

  - Non, tu es bien mon Samuel revenu de là-bas pour...

  - Pour quoi? Non! Vous n'allez pas bien, madame...Weismann, c'est cela?

  Très droite, Lotte planta soudain les yeux dans ceux de Sam comme si elle avait recouvré un brin de lucidité:

  - Weismann, mariée une première fois en 50 à Albert Andrieu décédé dix ans après, puis remariée par dépit à Samuel Weismann, un autre Samuel... parti il y a peu, dont la tombe se trouve là, à dix mètres!

  Elle pivota; le silence se fit, accablant, tous deux comme coupés du monde extérieur, chacun figé dans le sien, aucune échappatoire apparente. Pensif, Sam reprit:

  - Je suis moi aussi tel un prisonnier! Comme...enchaîné! Je suis ici, face à mon père, son corps, alors que je devrais...je devrais...

  Douleur. Les mots lui manquaient; c'en était trop; fuir, l'unique solution, ne plus revenir ici, jamais... Il lui fallait agir, coûte que coûte, d'une manière ou d'une autre, afin de pouvoir s'en tirer, il s'en rendait compte.

  - Sam?

  - Oui? Quoi encore?

  - Tu n'es qu'un petit con!

  - Pardon?

  Stupeur de Sam, incompréhension totale, telle qu'il en resta figé; raide, elle enchaîna:

  - Tu n'as rien compris à la vie: on ne se libère jamais, on est toujours prisonnier de soi-même, de ce que l'on est, les chaînes invisibles sont les plus tenaces, les plus lourdes à porter, impossibles à briser, à...

  - Non, c'est pas vrai! Je le sais et...j'en ai marre! Arrêtez ce discours à la con, à...

  - Sam bon sang, réfléchis et assume! Nous sommes tous des esclaves, tous, tu n'y peux rien! Ecoute, Samuel, tu...

  - Espèce de vieille folle!

  Et le pauvre Sam prit ses jambes à son cou, fuyant le cimetière comme s'il avait le Diable aux trousses, désemparé, désespéré même. La vie, un poids? A porter ou...à  supporter? Pire que d'être déporté vers une contrée lointaine? Et s'il était ce Samuel Goldberg que Lotte aimait à la folie? Grave: son grand-père ressemblait aussi tant à son père, physiquement, que c'en était insupportable. La vie, n'était-ce qu'une forme de captivité à perpétuité? A perpétuité...

  Deux jours plus tard, parcourant son journal, Lotte tomba en arrêt sur une photo de Sam trônant en rubrique "Faits divers", lut aussitôt comme hallucinée le début de l'article l'accompagnant: Un jeune homme toujours non identifié a été retrouvé sans vie dans le canal jouxtant la fabrique de tissus Syntex. Il s'agit très probablement d'un suicide... La veuve ne lut pas plus loin l'article, murmurant alors pour elle-même: Tu as été retrouvé, mon Samuel; je vais enfin pouvoir t'enterrer..." 

  Une chaîne venait de se briser. Une seconde.

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