Aux aguets, même sur le qui vive, je progresse, lourdement chargé et que ce soit tel un mulet ou un baudet, c'est du pareil au même en raison de leur absence d'intelligence...ou si peu existante. Silencieuse est la nuit, immobile, fraîche mais je me dois de continuer mon chemin, lié par ma promesse: au sens propre comme au figuré, je porte un fardeau, un sacré poids sur les épaules, l'épuisement imminent.
Abandonner? Ce serait faillir à ma mission. M'y tenir? Bien sûr mais dans de telles conditions! Seul dans la nuit aux abords du parc qui me permettra d'ici quelques secondes de me dissimuler aux regards d'éventuels prédateurs, je frissonne, soupirant face à la tâche qui m'attend. Divers sentiments m'agitent, fluctuant du majeur au mineur comme en musique; quant à ma tension, il serait à l'instant inapproprié de la faire contrôler, j'en vacillerais à coup sûr. Si je devais rencontrer quelqu'un, que lui raconterais-je? Comment pourrais-je justifier ma présence ici? L'on me soupçonnerait de préparer un mauvais coup, c'est certain. Faire demi-tour? Cela ne résoudrait rien au contraire et j'aurais mauvaise conscience. Tension. Malaise.
Enfin! Me voici sous les arbres; je décide alors de poser un temps mon sac. Le temps de reprendre mon souffle, de récupérer quelque peu. Je ne suis plus si jeune, savez-vous, mon sac est lourd mais je ne compte pas me plaindre davantage. Une petite pause dans mon odyssée nocturne, rien de tel mais non sans une certaine appréhension car la nature autour de moi semble me juger, le feuillage aussi silencieux qu'un jury d'Assises. Le verdict? Je suis un intrus, je viole les lieux, la quiétude, la sérénité, méritant la perpétuité, moi simple mortel qui a toujours été droit dans ses bottes...jusqu'à ce soir. Tension. Malaise.
Mon immobilité actuelle ainsi que celle de mon environnement me mènent à songer qu'on est si peu de choses en ce monde, un coeur, une âme en quête de satisfactions, de joies, de bonheur. Si peu, si petit, même minuscule sous la voûte céleste, sous la cime de ces immenses chênes centenaires mais en vie, je le sens et le sais. A présent je m'interroge, une fameuse boule en travers de la gorge: ma mission relève-t-elle de la folie? Je n'ai écouté que mon coeur, ignorant totalement le caractère irrationnel de mon expédition. Que faire? Je suis allé bien trop loin pour soudain renoncer et que penserait mon commanditaire? Et si je perdais bêtement la vie dans cette entreprise, celle-ci comportant malgré tout certains risques? Tension. Malaise.
Allez, bouge, tu as reconnu les lieux, effectué des repérages; même sans torche ou lampe de poche, tu ne peux te tromper de direction; je me redresse alors brutalement, reprenant la route sac à l'épaule, la nuit dissimulant ma progression. On ne prend jamais suffisamment de précautions, cela se vérifie souvent mais pas ici, j'espère! Tout devrait se dérouler comme sur des roulettes mais dans mon esprit subsiste un doute. Il est humain de douter, de se poser des questions mais en évitant de trop en pâtir émotionnellement: la réflexion doit conduire à l'action, parole de mon grand-père Gustave qui a pourtant passé les trois quarts de son existence dans son fauteuil préféré. Comme quoi...
Le sentier que j'arpente n'est point éclairé mais j'avance malgré tout d'un bon pas, décidé à aller jusqu'au bout, atteignant subitement l'orée du parc pour me retrouver face à la demeure dans laquelle je compte pénétrer ni vu ni connu. J'ai à présent un espace découvert à franchir avec nul endroit où me réfugier si nécessaire. Tension. Suspense. Mon coeur bat, heureusement, mais à s'en éclater le péricarde, la boule dans ma gorge toujours présente m'empêchant de respirer sagement. L'heure est-elle venue, si oui de quoi? Sans me poser davantage de questions, prenant mon courage à deux mains, je m'élance alors, rejoignant finalement sans encombre le mur d'enceinte, que je franchis allègrement malgré ma charge, avant de gagner la porte arrière, celle donnant sur une terrasse. Est-elle fermée à clé? Je m'interroge un court instant, fermant les paupières, tournant doucement la poignée quand, miracle, elle se met à s'ouvrir! Un peu trop simple, trop facile tout ça? C'est on ne peut plus suspect. Vais-je tomber dans un traquenard? Qui sait, connaissant quelque peu le caractère bien trempé du propriétaire du château. Tension. Certain malaise.
Dans la maison, tout est silencieux, comme suspendu; je referme calmement la porte qui ne grince pas, quelle chance! M'accorder une nouvelle pause? Rester quelques minutes en planque, sans bouger, me permettrait de me rendre compte si tout le monde dort, j'en suis persuadé. Surtout ne pas me faire prendre en flagrant délit, je serais bon pour quelques années de taule; je choisis alors de faire le mort, écoutant le vacarme du silence. Car l'absence totale de bruits peut tout aussi bien nuire à l'être humain surtout dans une situation comme celle-ci où la tension est manifeste, même indescriptible. Je connais le chemin jusqu'au salon mais n'étant point à l'abri d'une mauvaise surprise, il est de loin préférable que j'assure mes arrières si du moins ceux-ci existent bien. Pauvre de moi! Misère! Dans quelle galère me suis-je fourré? Non, allons, il n'y a pas lieu de paniquer, n'est-ce pas?
Trois minutes plus tard, enfin tranquillisé - ou presque -, je me redresse, m'emparant prudemment de mon sac avant de me diriger lentement vers le salon de la demeure où ma mission se terminera. C'est en moi l'euphorie mais elle est mêlée d'étranges sentiments que je ne peux m'expliquer. Je dois continuer à me tenir sur mes gardes de peur qu'une alarme se déclenche mais cela ne se serait-il pas déjà produit s'il y en avait eu une? Confiant - ou presque -, j'approche du but, pose doucement mon sac sur le sol avant de l'ouvrir et d'en extirper quatre paquets que je place prudemment au pied du...sapin! Quelle entreprise, mes aïeux! On m'y reprendra de vouloir jouer ainsi au Père Noël pour un ami et sa petite famille; heureusement, il n'a pas souhaité que j'utilise la cheminée pour pénétrer chez lui. A présent parviendrai-je à quitter les lieux sans encombre? Affaire à suivre...de près!