Articles de thierry-mariedelaunois
Dans Partage II
L'invisible: le puzzle de vie, par Thierry-Marie Delaunois écrivain et critique

Si nous considérons la une de presque n'importe quel journal du jour, nous ne pouvons nous empêcher de découvrir que nous vivons dans une civilisation - anti-civilisation? - baignée notamment d'irrationalité et de médiocrité; y surgissent également de l'injustice, de la frustration et surtout ce saisissant contraste: richesse et luxe tapajeur d'une part, pauvreté et extrême misère de l'autre. C'est on ne peut plus évident: certains réussissent fort bien jusqu'à nager dans un succès quasi constant alors que d'autres galèrent, échouant dans leurs entreprises. Pourquoi? Que manque-t-il éventuellement à l'être humain pour atteindre ses objectifs? La motivation suffit-elle, même si elle est accompagnée d'une sacrée dose de persévérance?
Constatons aussi que la solitude et/ou l'isolement d'une personne ne mène pratiquement jamais à la réussite, qu'elle soit professionnelle ou autre, et qu'une situation d'échec génère parfois d'autres flops retentissants dans l'entourage immédiat de la personne tandis qu'à l'opposé, nous découvrons qu'un être doté de positivité permanente (est-ce réaliste?) et/ou en situation de réussite personnelle est souvent entouré de gens se trouvant dans la même plénitude - façon de parler -, un peu l'effet domino inversé, et qu'une situation de succès peut également toucher toutes les personnes d'un même groupe ou d'une même structure. Comment est-ce possible? Ces gens se complètent-ils d'une certaine manière? Très souvent quand toute une entreprise s'y met, elle sort la tête de l'eau avec honneur, s'enrichissant matériellement, parfois même spirituellement, d'où cette question: quelles pièces manque-t-il à l'homme en croisade pour atteindre ses objectifs, constituer son puzzle de vie personnel qui lui permettra de s'élever et de se révéler? La réussite et/ou le succès semble lié aux interactions, c'est-à-dire aux échanges, aux partages. L'autre possède-t-il la pièce manquante au premier, ou inversement, pour le mettre sur les rails, lui permettant d'atteindre son ultime but, de réussir sa vie? L'homme ne serait-il pas tel un ensemble de pièces de puzzle non emboîtées, les pièces résidant en lui n'appartenant malheureusement pas toutes au même puzzle et certaines d'entre elles manquant?
Prenons un stade de foot, le stade de France ou le stade Roi Baudouin qu'importe, tous deux pouvant convenir à notre "affaire"; plaçons y, sur la pelouse, une gigantesque table la plus solide possible, la recouvrant intégralement; déversons ensuite sur elle, dans un parfait désordre, quelques milliers de puzzles non assemblés, ce qui représente sûrement quelques millions de pièces éparpillées aux quatre vents, un véritable chantier, puis formons, ceci au petit bonheur, de mini-monticules de pièces, que nous placerons un par un dans de grands gobelets. Avec un peu d'endurance, surtout de patience, il sera toujours possible de reconstituer chaque puzzle même si nous nous trouvons ici en présence de centaines de gobelets ressemblant à de petits bonhommes sur pattes (vous en comprendrez la raison plus loin), et pendant ce fameux labeur les pièces seront bougées, mises en mouvement, pas toutes en même temps évidemment, dans le but de s'emboîter parfaitement les unes aux autres. Une quête longue mais sensée, que celle de la reconstitution avec, au bout du compte, le plaisir de pouvoir admirer un puzzle complet - même tous! - et l'image représentée.
Soudain un mage malfaisant déboule sur les lieux et, découvrant le jeu, il étend une main en direction de la table, rendant d'un seul geste l'ensemble des pièces invisible à l'oeil nu, souhaitant ainsi empêcher les puzzles de se reconstituer, la tâche devenant donc insurmontable. Le mage noir - appelons-le ainsi! -, satisfait, s'éloigne ensuite. La pureté? La perfection? L'harmonie? Il est contre tout cela mais, heureusement, paraît quelques secondes plus tard son antipode, le mage blanc, le bienveillant. Découvrant le mal accompli, horrifié et ne pouvant lever le sort jeté par son rival, celui-ci réfléchit longuement avant d'entreprendre alors deux actions. La première: il anime les gobelets qui peuvent à présent se déplacer seuls tels des êtres vivants; la seconde: il décide d'aimanter - telle l'aiguille d'une boussole - chaque fois différemment toutes les pièces d'un même puzzle pour que chacun d'eux puisse se reconstituer avec le temps, l'aimantation aidant les pièces à se retrouver lorsque deux gobelets contenant des pièces d'un même puzzle se rencontrent. A mesure que les puzzles se reconstitueront, moins de pièces resteront solitaires et ce sera alors plus simple par la suite même si parfois des pièces se perdront - le mage noir étant resté dans les parages, décidé à mettre des bâtons dans les roues de son ennemi.
Ceci représente en fait la situation de notre monde actuel dans lequel, prenons un exemple tout simple, les pièces A, M, E, T et I en double exemplaire, détenues par deux êtres distincts se faisant face ,finissent par se rencontrer, reformant au final et de chaque côté le puzzle de vie "AMITIE". Comment cela? L'un possédait 2 A, 2 T et 2 M, l'autre 4 I et 2 E, les pièces s'emboîtant parfaitement de part et d'autre, deux puzzles reconstitués, la réussite de chaque côté, super! Génial!
Le stade de foot? C'est notre galaxie! La table? Notre terre! Un gobelet? Un être humain! Un puzzle complet, reconstitué? Une réussite, l'objectif atteint! Un puzzle incomplet dans un gobelet? L'homme en situation de recherche ou d'échec temporaire! L'amitié véritable entre deux êtres? Deux puzzles complets qui ont de fortes similitudes! Le grand amour? C'est l'extraordinaire emboîtement de deux puzzles qui se complètent pour en former un plus grand en forme de coeur!
Réussite = Rencontres + Interactions + Echanges + Partages de valeurs... notamment.
Notre terre est peuplée d'êtres qui doivent se rencontrer, se parler, partager afin que les puzzles invisibles à leurs yeux se reconstituent pour le meilleur: projets aboutis, moyens matériels en hausse, amour, amitiés... Il existe bien un monde invisible en nous et autour de nous. Conclusion? Bougeons, cherchons, scrutons, sourions, parlons-nous les uns les autres, le meilleur en surgira. Partons à la recherche des bonnes personnes, l'aimentation aidant; la complémentarité jouera. Osmose, symbiose, bonheur d'être deux, l'extase, l'org... Pardon!
Le solitaire en situation d'échec ou en recherche perpétuelle? Il ne lui manque que quelques pièces qu'il trouvera en quittant son coin. L'être qui réussit? Son puzzle est complet car il a cherché et trouvé chez d'autres les pièces manquantes. L'échec d'un groupe dans son entreprise? Les bonnes personnes ne se sont pas rencontrées... La réussite d'une association? Due au fait que chaque personne qui en fait partie a reconstitué son puzzle, découvert également la force du groupe, à nouveau l'attraction!
Peu convaincu? Totalement absurde ou fond de vérité d'une théorie jetée peut-être il y a 200000 ans au coeur de l'Afrique où résidaient la plupart des êtres vivants? Ne sous-estimons ni le monde invisible ni le mage noir! Cette théorie du puzzle? A méditer surtout s'il vous manque une pièce...ou deux, celle d'une information capitale et utile par exemple... Moi, je vous quitte à présent pour trouver les pièces qui me manquent...

Dans Partage II
Littérature voix haute, par Thierry-Marie Delaunois

La Foire du Livre de Bruxelles de cette année a fermé ses portes le 2 mars dernier avec une fréquentation en recul mais malgré tout 60000 âmes au compteur, des âmes de visiteurs venus à la rencontre du livre et c'est sans compter les accès gratuits par l'entrée des artistes...pardon, des auteurs, exposants, journalistes et autre privilégiés ou profiteurs de toutes espèces qui n'ont pas déboursé les neuf euros du tarif weekend.
Si l'on se permet de tirer des conclusions de ce succès, même mitigé, de cet événement annuel, on notera que la chose littéraire conserve un étonnant et puissant attrait auprès d'un public que l'on pensait détourné du livre, civilisation des écrans oblige; également présent ce discours qui, valorisant l'instantané et la facilité, n'aurait que mépris pour le temps, long et exigeant, consacré à la lecture. Cet engouement public traduit aussi l'appétance des lecteurs pour ce qui différencie un Salon du Livre d'un banal entrepôt de ventes: les rencontres avec les auteurs et illustrateurs. Certes tous ne suscitent pas un égal intérêt: la foule peut passer sans s'arrêter devant un poète un brin fataliste face à cette indifférence tandis que des hordes de fans vont s'agglutiner dans le but de décrocher quelques mots (précieux?) et une signature d'un auteur à succès, voire du dernier people qui vient de publier une autobiographie. "Dans le champ littéraire de la modernité, la reconnaissance visuelle par un large public est un critère de valeur assimilé au succès commercial." Jérôme Meizoz, "Ecrire, c'est entrer en scène: la littérature en personne."
Malgré ces fortunes diverses, l'intérêt que suscite les rencontres avec les auteurs trahit la demande des lecteurs de ce siècle pour une littérature incarnée, portée par une voix, une présence, ce dont témoigne aussi le récent renouveau de la lecture à haute voix.
La lecture de textes littéraires, en fait notre propos de jour. Aussi loin que nous remontions dans notre mémoire, les souvenirs de parents ou d'un adulte nous lisant des histoires chacun à leur manière sont bien présents. Le rapport à cette lecture à haute voix est intime - je peux personnellement en témoigner: je pratique lors de soirées artistiques la lecture de textes de ma composition -; nous avions l'une ou l'autre histoire préférée que nous ne nous lassions pas d'écouter au grand dam de celui ou celle qui nous la lisait; l'enfant que nous étions trouvait son chemin vers des mondes imaginaires, l'important étant ce partage avec un proche qui nous emmenait au coeur d'un monde magique par le seul son de sa voix, une voix familière.
Un engouement renouvelé? On assiste actuellement à un regain d'intérêt pour la lecture à voix haute avec le foisonnement de festivals littéraires et une professionnalisation du secteur, la presse en dissertant, d'autres considérant cette pratique comme un joli remède pour faire découvrir la littérature, souvent vue comme difficile d'accès, également méconnue du grand public.
De nombreuses associations promeuvent l'oralité de la littérature depuis quelques années sans se trouver sous les feux des projecteurs et librairies, bibliothèques et maisons de poésie, du livre et du conte émaillent maintenant leur programmation de moments de lecture à voix haute, le cas en Belgique francophone, le voisin français se mettant à emboîter le pas, la chose se voyant sujet d'étude dans le monde universitaire et la recherche.
La littérature par la lecture à voix haute? Allons-y gaiement; ce n'est pas Monique Dorsel qui interpréta la Voix Humaine de Jean Cocteau qui la dénigrerait mais une autre question se pose soudain: mettons-nous bien en valeur le texte par l'intermédiaire de la voix et non l'inverse? Attention à ne point faire d'une personnalité littéraire une vedette au détriment du mot.

Une première lecture pour cette saison: